Être présent ?

Dernière mise à jour : 11 juil. 2021



Les yeux grand ouverts, on s’exclame parfois, à la vue d’un acteur ou d’une actrice, d’une personne charismatique, « Quelle présence ! ». Un sentiment étrange nous envahit alors, le temps s’arrête presque, suspendu. Nous pourrions parfois même être happés. Mais qui est happé par qui ?

Quand il s’agit de tenter de définir cette présence ou de l’expliquer, c’est plus compliqué, un voile de mystère semble amplifier cette aura. « Le mystère de la présence au monde »1. Comment définit-on ce mot présence ? « Fait d’être physiquement quelque part, auprès de quelqu’un », trouve-t-on dans le dictionnaire2. Là et auprès.

« Hic et nunc » disaient les romains, « Ici et maintenant ». L’étymologie latine du mot présent nous éclaire : latin praesens, de prae → pré- et esse « être ». Etre devant.Le chorégraphe William Forsythe parle de « se dissoudre dans l’espace ». Il s’agirait d’être, de se sentir partout, avec tout ?

« Etre au présent »3. Pour la metteur en scène Ariane Mnouchkine, « La présence progresse avec la capacité de nudité de l’acteur »3. Cette mise à nu, propice à la vulnérabilité, dépouillée de tout artifice, de tout masque, nous amène à la notion de justesse. Peut-on être présent sans justesse ? Et si cette tentative de vérité de l’instant, cet alignement, était justement ce qui nous fait apparaître à l’autre ? Le manque d’authenticité, l’occultation, nous rendrait transparent ou invisible.

Qu’est-ce qui est si présent chez cet Autre ? Son corps ? Sa sensorialité ? Ses pensées ? Ses émotions ? Sa justesse ? Lui-même ? Nous-mêmes ? Et si cette présence était une reconnaissance mutuelle de l’existence de l’Autre, une co-existence, l’art d’être ensemble, une co-présence ? Si on peut s’accorder sur le fait qu’il n’y a pas de présence à l’Autre sans relation, la question de la place que l’on offre à l’Autre se pose. Quelle disponibilité, quelle absence de jugement, de volonté, quel vide, offre-t-on à notre invité ? Il peut paraître surprenant de parler de vide alors que la présence rayonne, illumine.

Pour le metteur en scène Peter Brook, « La présence du silence entre les arbres est magnifique, (...) C’est la responsabilité des vivants, de réussir à faire silence, un silence de vivants pour préparer le mot qui sera juste. »4

Etre là, tout simplement, ici et maintenant, sans artifice, entièrement, disponible, tout proche, avec.




Le coach professionnel trouvera dans les référentiels ICF5 des définitions de sa présence, une compétence essentielle : « Etre à l’écoute et créer une relation spontanée avec le client par une communication ouverte, souple et rassurante.6 » et « Est pleinement conscient et présent avec le client, en utilisant un style ouvert, flexible, ancré et confiant.7 » 1


Comment mieux appréhender cette notion, cette compétence ? Philosophes, artistes, psychiatres nous nourrissent de leurs expériences, recherches et pensées. Pour le philosophe Paul Ricoeur, Platon a élaboré une science de l’être (ou ontologie). Le monde est, les choses sont, il y a de l’être. Platon part du langage : demander « qu’est-ce que... ? », c’est d’abord demander « qu’appelle-t-on... ? ». Sa réflexion va des mots aux essences. 8 Questionner. Il y a une résonance avec cette phrase fondatrice de Socrate : « Les gens qu’on interroge, pourvu qu’on les interroge bien, trouvent d’eux-mêmes les bonnes réponses. »

À la même époque, 500 ans avant J.C., le moment présent se cultive. Nous trouvons des traces écrites de l’existence de la méditation, avec la pratique du bouddhisme et du taoïsme. Aujourd’hui, cette pratique du mindfullness9 - traduit par le philosophe Fabrice Midal par pleine présence11 - se caractérise notamment par le lâcher-prise. Pour le psychiatre Christophe André, « Lâcher prise, ce n’est pas fuir le réel par la distraction ou l’auto-persuasion, c’est rester là, présent, dans une attitude mentale particulière. Rester là en renonçant à contrôler, à trouver une solution. Mais rester là. Faire confiance à ce qui va arriver. Sans naïveté mais avec curiosité, sans cesser d’être attentif. »10 J’y vois une correspondance avec la posture basse sur le contenu que le coach recherche, et notre responsabilité dans la qualité de cette présence.

Dans la pratique du coaching professionnel, cette présence, « qui signe la beauté même d’un être vivant »11 s’offre également au client. Cultivons ce goût des autres12. Je comprends mieux pourquoi la présence est une compétence essentielle, une des fondations de l’empathie, de l’écoute, de notre capacité à questionner sans juger ou induire, à confronter avec bienveillance. Cette présence est consubstantielle à l’accompagnement et à la croissance du client, jusqu’à son autonomie.

Cet être-au-monde, cet être-là, cet être-avec13, et si c’était la vie ?

Franck Rainaut, décembre 2020 ___________________________

  1. PhilippeLeGuay,inEtrelà,Flammarion2018.

  2. DictionnaireLeRobert.

  3. Jeu,revuedethéâtre,n°52,1989

  4. Unevied’artiste,parAurélieCharon,FranceCulture,23/10/2017

  5. ICF:InternationalCoachFederation

  6. RéférentielICFactuelhttps://www.coachfederation.fr/non-classifiee/referentiel-de-competences- applicable-jusquen-2021/

  7. NouveauréférentielICFhttps://www.coachfederation.fr/deontologie-referentiels/referentiel-de- competences-reactualise-applicable-courant-2021/

  8. PhilosophieMagazine,articlesur«Etre,essenceetsubstancechezPlatonetAristote»dePaul Ricoeur. 2012

  9. mindfullnessestladésignationparleDrJonKabat-Zinnd’uneattituded’attention,deprésenceetde conscience. Elle est notamment utilisée pour la gestion des émotions, et le traitement de l’anxiété.

  10. Méditer, jour après jour de Christophe André. L’iconoclaste 2011

  11. Fabrice Midal, in Etre là, Flammarion 2018

  12. Le goût des autres long-métrage de Agnès Jaoui, mars 2000

  13. cf. le Dasein de Heidegger. https://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques1-2007-3-page-66.htm

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